Teradyne attaque JAKA à Copenhague : le premier vrai duel judiciaire de la robotique mondiale
Teradyne Robotics, maison-mère danoise d'Universal Robots et de MiR, vient de porter plainte contre le fabricant chinois JAKA pour violation de brevets, à la fois logiciels et matériels, devant la Cour unifiée du brevet à Copenhague. Une première, et probablement pas la dernière.
Teradyne attaque JAKA à Copenhague : le premier vrai duel judiciaire de la robotique mondiale
Teradyne Robotics, maison-mère danoise d'Universal Robots et de MiR, vient de porter plainte contre le fabricant chinois JAKA pour violation de brevets, à la fois logiciels et matériels, devant la Cour unifiée du brevet à Copenhague. Une première, et probablement pas la dernière.
L'affaire a de quoi retenir l'attention, et pas uniquement parce qu'un procès de brevets, en général, endort même les avocats spécialisés. Ici, il s'agit du plus gros acteur occidental du cobot (le robot collaboratif, celui qui bosse à côté de l'humain sans lui broyer les phalanges) qui traîne devant un tribunal européen l'un des chouchous chinois du secteur. Teradyne, groupe américain coté au Nasdaq, agit via sa filiale danoise — celle qui coiffe Universal Robots, pionnier du cobot, et Mobile Industrial Robots, spécialiste des AMR logistiques. En face : JAKA Robotics, basée à Shanghai, connue pour ses bras robotiques agressivement compétitifs sur les prix.
Pourquoi la Cour unifiée du brevet change la donne ?
Le choix du tribunal n'est pas anodin. La Juridiction unifiée du brevet (JUB), opérationnelle depuis 2023, permet à un titulaire de brevet européen de faire valoir ses droits d'un seul coup sur l'ensemble des États membres participants. Autrement dit : une décision rendue à Copenhague peut, en théorie, verrouiller l'accès à une bonne partie du marché européen. Fini le jeu du chat et de la souris juridiction par juridiction, où un fabricant pouvait perdre à Munich mais continuer à vendre à Milan le temps qu'un autre procès s'engage.
Pour Teradyne, l'intérêt est évident. Plutôt que de courir après JAKA dans chaque pays où ses cobots s'installent, un jugement unique suffit à créer une barrière. Et Copenhague, ce n'est pas un hasard non plus : c'est le fief historique d'Universal Robots, la ville d'Odense étant devenue une sorte de Silicon Valley miniature du cobot. Jouer à domicile, c'est humain.
Sur le fond, Teradyne évoque une violation portant à la fois sur des éléments logiciels et matériels. Les détails techniques précis ne sont pas publics — les plaintes détaillées, dans ce genre de dossier, sortent rarement du dossier scellé — mais la double dimension est intéressante. Elle suggère que Teradyne ne se contente pas de défendre une interface ou une méthode de programmation, mais aussi des aspects mécaniques de ses bras robotiques. Ce qui, si les accusations sont fondées, ressemblerait à une copie plutôt appuyée.
Un procès isolé, ou le début d'une guerre froide robotique ?
Difficile de lire cette affaire hors contexte. Depuis deux ou trois ans, les fabricants chinois de cobots — JAKA, mais aussi Dobot, Elite Robots, AUBO — grignotent des parts de marché en Europe à coups de tarifs 30 à 50 % inférieurs à ceux des acteurs occidentaux. Universal Robots, qui régnait à peu près sans partage sur le segment il y a cinq ans, voit sa position devenir nettement plus inconfortable. La réponse pouvait passer par une baisse des prix (difficile quand on produit au Danemark) ou par une montée en gamme fonctionnelle. Elle passera manifestement aussi par les tribunaux.
Ce n'est pas propre à la robotique. On a vu le même scénario dans les panneaux solaires, les batteries, les véhicules électriques : arrivée massive de produits chinois compétitifs, riposte occidentale mêlant droits de douane, subventions locales et contentieux de propriété intellectuelle. La robotique industrielle, longtemps dominée par un quatuor européen et japonais (ABB, KUKA — désormais chinois, ironie — Fanuc, Yaskawa) plus quelques challengers américains, entre à son tour dans cette phase de recomposition tendue.
Quelques éléments à garder en tête pour suivre la suite :
- La décision de la JUB fera jurisprudence pour les autres litiges similaires attendus dans les mois à venir.
- JAKA n'a pas encore communiqué publiquement sur sa ligne de défense, mais peut contre-attaquer en demandant l'annulation des brevets invoqués.
- Le calendrier est court : la JUB vise des jugements en 12 à 15 mois, ce qui est rapide à l'échelle d'un contentieux industriel.
Reste une question de fond, qu'on ne tranchera pas ici. Un procès pour brevet peut légitimement protéger une innovation coûteuse à développer ; il peut aussi servir à retarder un concurrent qu'on n'arrive plus à battre sur le produit. Les deux lectures cohabitent dans quasiment tous les dossiers de ce type, et celui-ci ne fera sans doute pas exception. Ce qui est sûr, c'est que la robotique n'est plus ce petit monde discret où les ingénieurs discutaient prises de force et vitesses articulaires. C'est devenu un terrain géopolitique, avec ses avocats, ses lobbyistes et ses procès à haute visibilité. Bienvenue dans la cour des grands.
Et vous, protéger une innovation ou verrouiller un marché : où passe la frontière selon vous ?
À lire aussi
- Un humanoïde en flammes, des records battus, et l'illusion du progrès
- 1 900 robots livreurs et zéro chauffeur : J&T Express met la logistique sous pilote automatique
- Métiers de la robotique et de l'IA : lesquels survivront, lesquels disparaîtront d'ici 2030 ?
Demain.robots est édité par Guérin Robotics. Découvrez le Briard, robot de surveillance autonome pour les professionnels.